Quarante ans de partage des tâches : ce qui a bougé, ce qui n'a pas bougé
Entre 1986 et 2010, les femmes ont réduit leur temps domestique d'une heure par jour. Les hommes l'ont augmenté de six minutes. L'écart s'est resserré surtout parce qu'on fait moins, pas parce qu'on partage plus.
Nos parents nous racontent une maison où le père ne savait pas où étaient rangés les verres. Nos amis nous racontent des couples où tout est partagé. Entre les deux, il y a quarante ans, trois enquêtes de l'INSEE, et une histoire moins simple que celle qu'on se raconte.
Les trois photos : 1986, 1999, 2010
L'INSEE a fait tenir un carnet de journée à des milliers de personnes à trois reprises. Les résultats se comparent d'une enquête à l'autre, à périmètre constant.
Chez les femmes, le temps domestique quotidien passe de 5 h 07 en 1986 à 4 h 01 en 2010, soit une heure de moins par jour. Chez les hommes, il passe de 2 h 07 à 2 h 13. Six minutes de plus, en vingt-cinq ans.
L'écart entre les deux s'est donc bien réduit, de trois heures à moins de deux. Mais ce n'est presque pas parce que les hommes ont pris leur part. C'est parce que les femmes ont arrêté de faire une partie du travail : moins de repassage, moins de cuisine élaborée, plus de plats préparés, plus de lave-vaisselle et de lave-linge performants, plus de recours à une aide extérieure chez ceux qui peuvent se le permettre.
Ce qui a vraiment bougé
Deux choses, principalement.
Le temps passé avec les enfants a augmenté chez les deux parents. C'est le seul poste domestique où les hommes ont franchement progressé, et c'est aussi le plus valorisé : jouer, lire, emmener au sport. L'INED parle de « care récréatif ». La face moins agréable du soin aux enfants, lever, habiller, soigner, rester à la maison quand ils sont malades, est restée majoritairement féminine.
Les courses sont devenues une tâche presque mixte. Quand un homme fait les courses, il y passe le même temps qu'une femme, ce qui n'est vrai pour aucune autre tâche. On peut y voir l'effet du drive et des grandes surfaces : une tâche qui se fait en voiture, avec une liste, à horaire choisi, ressemble plus à une course qu'à une corvée.
Ce qui n'a pas bougé
Le linge. En 2010, 86 % des hommes ne repassent jamais. Le ménage courant, les sanitaires, les sols : la participation masculine reste sous les 30 %. Et surtout, la gestion invisible. Aucune des trois enquêtes ne mesure directement qui pense aux choses, mais l'enquête FAMEMP de l'INED, en 2025, met « la charge mentale liée à l'organisation » parmi les trois postes qui restent le plus sur les femmes, avec le linge et les repas.
L'INED a aussi regardé ce qui s'est passé quand les 35 heures ont libéré du temps, autour de 2000 (Pailhé, Solaz et Souletie, 2019). Les hommes passés à 35 heures consacrent environ douze minutes de plus par jour au foyer, et les mettent dans le bricolage, le jardinage, l'administratif et le temps de jeu avec les enfants, en semaine. Les femmes mettent le temps gagné surtout dans les enfants, pas dans le ménage. Le temps nouveau s'est réparti selon les rôles existants : donner du temps ne suffit pas à changer qui fait quoi.
Et ailleurs ?
Le mouvement est le même dans tous les pays de l'OCDE : convergence lente, surtout par le bas. Aux États-Unis, le Pew Research Center a montré en 2013 que les pères faisaient deux fois et demie plus de travail domestique qu'en 1965, et que les mères en faisaient deux fois moins. Les rôles convergent, mais le point d'arrivée reste déséquilibré : les mères font toujours près du double.
Le Pew donne un autre chiffre, plus récent, qui éclaire les couples d'aujourd'hui. En 2023, dans 29 % des mariages américains, les deux conjoints gagnent à peu près la même chose. Et dans ces couples à revenus égaux, les femmes font encore deux heures et demie de plus de ménage par semaine, deux heures de plus de soins aux autres, et les hommes ont trois heures et demie de loisirs en plus. L'égalité de salaire n'a pas produit l'égalité domestique.
Ce qu'on en retient chez nous
Le récit « ça a beaucoup changé » est vrai si on regarde les enfants et les courses. Le récit « rien n'a changé » est vrai si on regarde le linge, le ménage et l'organisation. Les deux camps ont raison, sur des tâches différentes.
C'est pour ça qu'un compte global ne suffit pas. Un couple peut être à 50/50 sur le total d'heures et complètement déséquilibré sur qui pense, ou sur qui fait les tâches pénibles. Le site donne les heures, le nombre de tâches, et ce qu'il y a dans la tête de chacun, famille par famille. Ce sont trois réponses différentes à trois questions différentes.
La prochaine enquête Emploi du temps, collectée entre 2025 et 2026, dira si les couples des années 2020 ont fait mieux que six minutes. On l'attend.
Sources et lectures
- INSEE, Regards sur la parité 2012, « En 25 ans, moins de tâches domestiques pour les femmes, l'écart de situation avec les hommes se réduit » (PDF)
- INSEE, Insee Première 1377, « Depuis 11 ans, moins de tâches ménagères, plus d'Internet »
- INED, « Ménage, garde d'enfants, courses : comment les hommes et les femmes se répartissent les travaux domestiques depuis la réforme des 35 h »
- Pew Research Center, « Modern Parenthood: Roles of Moms and Dads Converge » (2013)
- Pew Research Center, « In a Growing Share of U.S. Marriages, Husbands and Wives Earn About the Same » (2023)
- OCDE, base de données Emploi du temps
- Observatoire des inégalités, « L'inégale répartition des tâches domestiques entre les femmes et les hommes »