La charge mentale des hommes existe, elle ne pèse pas au même endroit
40 % des hommes disent la ressentir. Les enquêtes montrent où elle se loge : l'administratif, la voiture, les réparations, l'argent. Pourquoi elle se voit moins, et pourquoi la compter change la conversation.
Quand on a montré notre tableau à des amis, une réaction est revenue chez plusieurs hommes : « la charge mentale, je l'ai aussi ». Suivie en général d'un silence gêné, parce que la phrase sonne comme une contestation. Elle n'en est pas une. Elle est vraie, mesurable, et elle ne contredit pas ce que les enquêtes disent des femmes. Il faut juste regarder où elle se loge.
Ce que disent les sondages
En 2018, un sondage Ipsos trouvait que 77 % des femmes avaient « trop de choses auxquelles penser » et que la moitié des hommes croyaient le partage équitable chez eux. En 2025, une enquête YouGov reprend la question : 77 % des femmes disent ressentir la charge mentale, et 40 % des hommes. Ces sondages sont commandés par une entreprise de services à domicile, il faut les lire pour ce qu'ils sont. Mais 40 %, ce n'est pas rien. Quatre hommes sur dix disent porter quelque chose.
Quand on leur demande quoi, les réponses ne sont pas les mêmes que celles des femmes. Côté femmes : le repassage, les inscriptions aux activités, les repas, le ménage. Côté hommes : les réparations, les poubelles, le jardin, la voiture, les papiers.
Ce que disent les carnets de temps
L'INSEE mesure quelque chose de plus solide que le ressenti. Sur ses carnets de 2010, il y a une seule famille de tâches où les hommes font plus de minutes que les femmes : « administratif et divers », 13 minutes contre 11. Une seule, mais elle existe. L'INED, sur les mêmes données, montre que les hommes prennent l'administratif, le bricolage, la voiture, et le temps de jeu avec les enfants. 89 % des femmes ne bricolent jamais, c'est le miroir exact des 86 % d'hommes qui ne repassent jamais.
Ces tâches ont deux points communs. Elles prennent peu de temps d'exécution et beaucoup de place dans la tête. Personne ne passe deux heures par jour sur les impôts, mais quelqu'un sait que la déclaration est en mai, que la taxe foncière tombe en octobre, que le contrôle technique expire dans trois semaines, que la chaudière n'a pas été révisée. Ce sont des tâches d'anticipation pure, presque sans geste. Un carnet de temps ne les voit pas. Un compte en heures ne les voit pas non plus.
Pourquoi elle se voit moins
Trois raisons, à notre avis.
Ces tâches sont rares. Un contrôle technique par an, une déclaration par an, une chaudière tous les deux ans. La charge existe, mais elle est faite de quelques échéances lointaines plutôt que d'un flux quotidien. Elle pèse autrement.
Elles se délèguent facilement à des professionnels. Le garagiste rappelle. Le comptable rappelle. L'application des impôts envoie un mail. Une partie de l'anticipation est externalisée, ce qui n'est vrai ni pour les repas ni pour les chaussures des enfants.
Et elles ne concernent pas les personnes. Se souvenir de la révision de la voiture n'engage pas le bien-être de quelqu'un. Se souvenir du vaccin, si. Les psychologues qui ont construit l'échelle de la charge invisible (Wayne et ses collègues, 2023) distinguent trois dimensions : gérer, garder en tête, et s'inquiéter. La troisième, la charge émotionnelle, est celle qui pèse le plus et celle qui reste le plus sur les femmes. La charge masculine est en général faite des deux premières.
Ce que ça change de la compter
Notre tableau a fait une chose utile : il a mis les papiers, la voiture, la banque et les réparations dans la même liste que le linge et les repas. Sur la ligne « impôts et aides », il y a une case « qui y pense » comme sur la ligne « débarrasser et faire la vaisselle ». Elle compte pour une tâche en tête, ni plus ni moins.
Le résultat, c'est que la conversation a changé. Avant, l'un des deux disait « je porte tout » et l'autre répondait « et la voiture ? ». Maintenant, la voiture est dans le compte. Elle pèse une tâche en tête, et une heure par mois. Le linge pèse aussi une tâche en tête, et deux heures par semaine. On peut en parler avec les chiffres au lieu de se disputer sur des impressions.
Une précision, pour ne pas être mal compris
Que la charge masculine existe ne veut pas dire qu'elle est équivalente. En moyenne, en France, elle ne l'est pas : la grande majorité de la charge invisible reste sur les femmes, en volume comme en poids émotionnel, et l'enquête FAMEMP de l'INED le confirme en 2025. Ce qu'on dit ici, c'est autre chose. Un homme qui dit « moi aussi » n'a pas forcément tort, et la bonne réponse n'est pas de lui dire de se taire. C'est de compter, sur la même liste, tâche par tâche. Le compte donne en général raison aux deux : oui, tu portes quelque chose, et non, ce n'est pas la même quantité.
Sources et lectures
- INED, Pailhé, Solaz, Souletie, répartition des tâches et 35 heures (European Sociological Review, 2019)
- INSEE, Regards sur la parité 2012, temps domestique par tâche et par sexe (PDF)
- O2 et YouGov, enquête charge mentale 2025
- Ipsos pour O2, « Charge mentale : 8 femmes sur 10 seraient concernées » (2018)
- Wayne et al., échelle de la charge invisible en trois dimensions (2023)
- Bright Horizons, Modern Family Index