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Un déséquilibre choisi n'est pas une injustice : à quelles conditions

· 5 min de lecture

L'un se concentre sur sa carrière, l'autre tient la maison. Ce n'est un problème ni pour la recherche ni pour le couple, tant que c'est dit, compté et réversible. Les trois conditions qui font la différence.

Il y a un sous-entendu dans beaucoup de discussions sur la charge mentale : le seul partage juste serait 50/50, sur tout, tout le temps. On ne le pense pas. Chez nous, la répartition a été franchement déséquilibrée pendant deux ans, dans un sens puis dans l'autre, et ce n'était pas une injustice. C'était un choix. Ce qui compte, ce n'est pas le pourcentage. C'est de savoir à quelles conditions un déséquilibre reste un choix, et à partir de quand il devient autre chose.

Les couples choisissent des trajectoires, pas des pourcentages

Un couple, ce sont deux vies professionnelles, deux corps, deux niveaux d'énergie, et souvent une période où l'un des deux a une occasion qui ne repassera pas : une création d'entreprise, un concours, un poste à l'étranger, une thèse. Pendant ce temps-là, l'autre tient la maison. C'est de la spécialisation, et les économistes en parlent depuis Gary Becker sans y voir un scandale.

Le problème n'a jamais été la spécialisation en soi. Le problème, ce sont trois choses qui l'accompagnent trop souvent : elle n'est pas décidée, elle n'est pas comptée, et elle n'a pas de fin.

Condition 1 : c'est décidé, pas subi

La sociologue Allison Daminger a montré que dans les couples qu'elle a interrogés, l'anticipation et le suivi des tâches reviennent aux femmes de façon quasi systématique, sans que personne ne l'ait jamais décidé. Ça s'est fait. Chacun a « pris » ce qu'il remarquait, et l'une des deux personnes remarquait tout.

Un déséquilibre choisi, c'est l'inverse. On l'a formulé à voix haute : « pendant dix-huit mois, tu te concentres sur ta boîte, je prends la maison, les enfants et l'administratif ». La phrase est banale, la différence est énorme. Celui qui tient le foyer ne se réveille pas un matin en découvrant qu'il le tient. Il l'a accepté, avec un périmètre et une raison.

Condition 2 : c'est compté

Le premier réflexe, quand on choisit un déséquilibre, c'est d'arrêter de le regarder. On sait que c'est inégal, on l'assume, donc à quoi bon mesurer. C'est précisément l'erreur.

Un déséquilibre non compté dérive. Il commence à 60/40 et finit à 85/15 sans que personne ne s'en aperçoive, parce que les tâches nouvelles atterrissent toujours chez la personne qui gère déjà. Le Pew Research Center l'observe même dans les couples américains où les deux gagnent le même salaire : les femmes y font encore deux heures et demie de ménage de plus par semaine, et les hommes ont trois heures et demie de loisirs en plus. Personne ne l'a décidé. C'est ce qui arrive quand on ne compte pas.

Compter, ce n'est pas tenir une comptabilité de tous les jours. C'est faire le point de temps en temps, avec la même liste, et voir où on en est par rapport à ce qu'on avait dit. Un déséquilibre à 70/30 décidé et vérifié tous les six mois est plus sain qu'un 55/45 imaginé et jamais regardé.

Condition 3 : c'est réversible

Un déséquilibre choisi a une durée, ou au moins une clause de révision. « Jusqu'à ce que le petit entre à l'école ». « Jusqu'à ta titularisation ». « On refait le point en janvier ». Sans ça, ce qui était une phase devient une organisation permanente, et la personne qui tient le foyer découvre au bout de cinq ans qu'elle a perdu en salaire, en retraite et en réseau ce que l'autre a gagné.

C'est là que le déséquilibre change de nature. L'INSEE rappelle que le travail domestique représente 60 milliards d'heures par an, non rémunérées et non cotisées. Celui qui en porte 80 % pendant dix ans le paie à la retraite. Un couple qui le sait peut compenser : épargne au nom de l'autre, partage des droits, reprise de la charge à la fin de la période. Un couple qui ne le sait pas ne compense rien.

Le cas particulier de la charge mentale

On peut choisir de faire 70 % des tâches. On choisit rarement de porter 100 % de la charge mentale, et c'est pourtant ce qui se passe dans la plupart des déséquilibres, y compris assumés. La personne « focus carrière » cesse non seulement de faire, mais de savoir. Elle ne sait plus quand est le prochain vaccin, quelle taille de chaussures, quand expire le passeport.

Ça, ce n'est pas un choix de répartition, c'est une sortie du foyer. Et ça se corrige facilement : il suffit de garder quelques tâches entières, du début à la fin, y compris le fait d'y penser. Eve Rodsky, l'autrice de Fair Play, appelle ça tenir une carte en entier : concevoir, planifier, exécuter. Trois ou quatre cartes suffisent à rester dans la maison, même quand on y est peu.

Ce que le compte donne à voir

Quand on fait le compte sur ce site, le résultat n'est pas une note. C'est un état des lieux en trois colonnes : le temps, le nombre de tâches, et ce que chacun porte dans sa tête. Un couple qui a choisi un déséquilibre y verra un 70/30 sur le temps, et c'est normal. Ce qu'il doit regarder, c'est la troisième colonne. Si elle est à 95/5, le déséquilibre n'est plus celui qui avait été décidé.

L'égalité n'est pas le but. Le but, c'est que personne ne découvre l'organisation de sa propre maison en la subissant.

Sources et lectures

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